L’Opération « Serval » scelle le sort des arabes peuls et touaregs du Mali

L’Opération « Serval » scelle le sort des arabes, peuls  et touaregs du Mali 

En Afrique, les conflits empêchent toute forme de progrès démocratique et des droits de l'Homme. Ces situations grèvent les performances économiques des États, et les efforts pour lutter contre la pauvreté. Les victimes du conflit se multiplient. Les luttes politiques  freinent aussi le développement et augmentent le cercle vicieux de l’instabilité politique, économique et la déchirure du tissu social.  Les facteurs générateurs de guerre  se multiplient notamment  le réflexe identitaire, l’intolérance religieuse, la monopolisation du pouvoir, le manque de justice sociale, la marginalisation de certaines composantes sociales, l’absence d’une culture citoyenne et démocratique. La communauté arabo berbère du Mali vit aujourd’hui dans une psychose totale à cause de la chasse à l’homme, la chasse aux sorcières, les règlements de compte entre individus, les exactions, et pire le retrait de pièces d’identités aux victimes dans le but inavoué de les confondre. Voila ce que vivent ceux des arabes et touaregs, et même peuls, qui ont choisi de rester au Mali avant le déclanchement de l’opération « Serval ».  La communauté arabo berbère du Pays est aujourd’hui désorientée, perplexe, indécise et recluse. Traquée de toute part, elle se débat seule dans les mailles de la peur de l’angoisse et de l’intimidation. Les premières victimes de cette campagne d’épuration furent des prédicateurs, mauritaniens et maliens abattus froidement après plusieurs heures d’interrogatoires et de tortures par des éléments du camp militaire de Diabali. Ensuite ce sera le tour de deux campements touaregs se dirigeant vers les villages frontaliers de la Mauritanie. Les hommes et les jeunes garçons seront triés, ligotés puis abattus froidement par la même compagnie de Diabali.  Les vidéos de leurs exécutions circulent encore sur le Net.

 

Pour des raisons internes  aux groupes djihadistes, Iyad Ag Ghaly, un chef islamiste a surpris tout le monde y compris les pays amis engagés dans un processus de négociations, en décidant de marcher sur Konna et Sévaré. Grisé par les dernières victoires militaires et l’indécision des instances régionales, et internationales, il décide de marcher sur le sud du Mali. Le Président malien affolé, sollicite l’aide de la France. La réaction de la France  fut immédiate et les djihadistes laissèrent sur le terrain un partie de leur arsenal militaire, le terrain étant un terrain découvert, vague étranger et ne se prêtant pas au système de guerre des islamistes.

En battant en retraite, les islamistes ont pu conserver le gros de leurs troupes et leur logistique militaire reste encore puissante. Après avoir perdu quelques dizaines de jeunes recrues et un chef de guerre, ils ont aujourd’hui retrouvé leur sanctuaire et la guerre ne fait que commencer. Cependant, dans l’euphorie de la victoire remportée par les forces militaires coalisées, les populations arabo berbères, dont le seul tort était d’avoir la peau claire, d’être restées sur place parce que ne se sentant pas concernée par ce conflit, ou le simple fait de porter une barbe, ont été les premières victimes de l’horreur et de la barbarie, de la vengeance aveugle d’une armée battue, humiliée. Ils sont nombreux les arabes et les touaregs  qui ont fait les frais d’exécutions sommaires, à l’abri des regards, déshabillés,  torturés,  égorgés et jetés dans des puits, ou fosses communes à défaut d’être lynchés par une foule en délire, poussée par une armée savourant sa vengeance.

Ils ont été nombreux à mourir  sur une fausse accusation, un doute, une suspicion, ou en tentant de protéger leurs biens. Les plus chanceux ont fui, abandonnant leurs échoppes, leurs boutiques  leurs étals, leurs  meubles, leurs troupeaux,  leurs véhicules,  en essayant de sauver leurs vies et celles de leurs proches.

 

J’ai attiré en son temps l’attention des autorités maliennes, de l’opinion nationale et internationale sur le risque d’amalgame et d’exactions en cas de conflit contre les terroristes. J’ai même écrit à Monsieur François Hollande Président de la France,  sur la menace qui pèse sur les populations civiles arabes et touarègues en cas d’intervention militaire parce qu’en ma qualité de fils de la région, de mon expérience personnelle, de ma connaissance profonde du milieu et de ses habitants, ce sera les civils arabes et touaregs qui feront les frais de cette guerre.

Je disais dans un de mes articles, en Octobre 2012,  que  des mouvements ethnocentristes maliens, des hommes politiques issus du Nord, n’attendaient que le déclanchement de cette guerre pour  procéder à un nettoyage de toute la composante arabo-berbère du Mali. Des milices dont certains de leurs membres sont des officiers de l’armée  malienne visaient deux objectifs à travers cette chevauchée militaire : D’abord libérer les régions du Nord avec l’appui de la France et de la Cédéao, mais surtout procéder à un nettoyage en règle de toute présence de touaregs de peuls, et d’arabes dans cette partie du Pays, pour qu’il n‘y ait plus de rébellion au Mali.  Les quelques rares journalistes occidentaux et arabes, qui ont suivi les convois militaires ont été témoins des exactions commises par de éléments de l’armée malienne. Face aux contestations des organisations des droits de l’homme et de quelques ONG présentes sur le terrain, ces soldats  décidèrent de procéder à des actions nocturnes loin des cameras. Ainsi donc tout homme au teint légèrement clair, portant une barbe était de facto un ennemi à abattre. Plusieurs bergers peuls présentant les mêmes traits physiques et culturels que les touaregs, ont fait les frais de cette  confusion dans la zone de Sevaré, Boré, Konna,  Hombori,  Diabali, Niono etc.

Ils sont des dizaines, voire des centaines d’hommes et de femmes arabes, touaregs, peuls à avoir payé le prix d’une guerre  à laquelle  ils sont totalement étrangers. Leur seule faute  était qu’ils n’avaient pas eu le temps de quitter la région, ou qu’ils étaient sereins et ne se reprochaient rien.

Aujourd’hui la machine de guerre est lancée, les villes libérées, mais  que se passera-t-il  après ?

Tout homme averti, tout esprit analytique, tout spécialiste en la matière  tirera facilement la suite de cette chevauchée au Sahel et des bavures « voulues » de l’armée malienne.

 

Dans l’Azaouad, les armées malienne et amies, occuperont le terrain, les villes et les villages pour une période. Les arabes, ou ceux qui en restent, sortiront de la région et s’éloigneront des zones de combat. Quant aux djihadistes, ils  occuperont leurs positions dans le désert, un désert qu’ils maitrisent de la Mauritanie au Tibesti, et lanceront leurs opérations de guérilla. Ils ne peuvent souffrir de blocus. Ils n’ont rien perdu de leur force, de leur détermination  et leurs réseaux sont encore intacts, leurs parcours sont intacts. La guerre sera alors une guerre de longue haleine, une guerre de nerfs, une guerre « talibanne », une guerre d’usure, longue couteuse à la France, à la CEDEAO et au Mali. Le résultat est sans conteste la tribalisation de la région. Dans le morcellement de la région, les arabes protégeront leur zones d’influence et de transhumance, les touaregs protégeront leur zones, les sonrhaïs resteront confinés dans leurs villes et villages. Toutes les routes seront coupées ; les embuscades, les attentats, les mines anti personnel  prendront le relai, car tôt ou tard les français et les forces de la Cédéao se retireront et l’instabilité s’installera.

 

Dois-je rappeler  à ceux des maliens et des maliennes qui ont vécu ou suivi le développement de cette crise depuis ses débuts  qu’elle n’a été que le résultat  des  politiques de marginalisation et d'exclusion appliquées aux populations arabo berbères du Mali. Au cours des régimes précédant la démocratie au Mali, la militarisation à outrance a achevé l’isolement de la zone. Les gouvernements n'avaient  pas une approche inclusive et intégrative des populations arabo berbères du Nord. Les  politiques de marginalisation et d'exclusion appliquées à ces communautés  ont préparé le terrain aux contestations, aux rebellions armées, à l’instabilité, aux infiltrations des mouvements étrangers et aux doctrines extrémistes. L’abandon du Nord du Pays  aux courants idéologiques, à la circulation des armes, à l’installation des cartels dont les barons vivaient tranquillement à Bamako, connus de tous et même protégés, a fini par sanctuariser  le désert malien. Les populations touarègues marginalisées, discriminées ou exclues ont développé au fil des années une frustration et un ressentiment qui ont été  l’une des causes du  déclenchement des conflits armés. Ce qui eut pour conséquences la destruction du tissu économique, des infrastructures, et même du fonctionnement normal des mécanismes économiques de base. L’impact fut négatif sur les  rapports entre administration et administrés et même sur les capacités de la machine étatique. L'économie de la région dans son ensemble a souffert de  cette crise. L’éclatement de la Libye a permis  aux rebelles, puis aux islamistes de compléter leur arsenal militaire et occuper  une zone déjà à l’abandon,  où quelques bidasses abandonnés de tous, tentent de donner l’impression d’une présence militaire.  

Aujourd’hui, quelles solutions envisageons-nous pour ce problème du Nord ? Comment sortirons-nous de ce guêpier, de ce bourbier encouragé et entretenu par des mains invisibles. A qui profite la déstabilisation du Mali, le massacre des arabes et des touaregs, leur aliénation taxés de bandits armés, de trafiquants de drogue et de terroristes. A qui profite la relégation des arabes, leur exclusion même à Tombouctou dont ils constituent le poumon économique, et la seule source de survie. Rappelons que les arabes à Tombouctou détiennent le monopole du commerce et des échanges et sont les seuls qui approvisionnent la ville en denrées de première nécessité, en carburant, pièces détachées, tissus thé, sucre et lait. Une communauté qui prend le relais de l’Etat mérite plus que de la haine, de l’ignorance ou du mépris. A Kidal, c’est les transporteurs touaregs qui alimentent et assurent la totalité des besoins de la ville en produits de tout genre depuis l’Algérie, ou la Mauritanie

Cette haine, et ce mépris contribuent-ils à intégrer une communauté, ou au contraire la précipitent-ils vers  l’isolement, le repli sur soi  et  le recours désespéré vers les armes ?

 

Les tentacules de ce conflit  dangereux menacent la Mauritanie, le Sénégal, le Niger et même le burina Faso, un  pays qui assure l’asile aux leaders de ces groupes. Le conflit qui vient d’éclater peut s’étendre, en se nourrissant des frustrations, des exactions et des injustices que vivent les communautés  du Nord-Mali face à l’arbitraire, aux exactions et aux tueries.

 

En cette période critique de la guerre, l’Etat malien gagnerait mieux en prenant des mesures disciplinaires contre les agissements de ses militaires sur de pauvres populations qui ont décidé de rester chez elles, malgré les pressions de leurs proches vivant à l’extérieur, des populations dont le seul tort était leur appartenance à la communauté arabo berbère.

Un hadith du Prophète Mahomet  rappelle qu’ «  une nation peut prospérer dans l’idolâtrie mais jamais dans l’injustice ».

 

.Le Mali a le droit de défendre son intégrité territoriale, se défendre contre les groupes armés djihadistes, contre aqmi et autres mouvements armés, je le conçois, mais il a aussi le devoir de sécuriser toutes ses populations et éviter de créer des situations arbitraires et vexatoires, éviter de semer les graines d’une guerre, d’un conflit interethnique, qui, lui sera plus dévastateur que toutes les guerres classiques, et pour longtemps.  L’Etat malien gagnerait mieux en  garantissant et en respectant les convictions, les libertés et droits de ses minorités.

 

 

 

 

 

 Mohamed Ould Moydidi

 Nouakchott – Mauritanie

                                                                  Tél  00 222 41 50 75 94

 

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